Un petit coup de gueule sur le vide des médias

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Une grande fan de séries télé admet que ce qu’elle regarde n’est pas palpitant d’intérêt mais que cela lui vide la tête, une sorte de libération après avoir consulté ou donné cours à l’université. Elle est intelligente et j’accepte, pendant qu’elle vide sa tête, je glisse sur mon deuxième écran. Mais l’interpellation agite mes neurones et je me demande si ce ne sont pas tous les médias qui concourent à nous vider la tête en commençant à réduire le nombre et le sens des mots que nous utilisons et à faire appel à nos plus vils instincts.

Je ne critique aucun média en particulier, je les aime et les surconsomme tous. Il n’empêche, le vide les menace. Ce qui marche sur le web et les médias sociaux, ce sont ce qu’on appelle les ‘mèmes’, des mots accompagnés de photos ou films qui se répandent très vite d’un internaute à l’autre. Ils partagent entre eux ces contenus mémétiques comme ils disent dans leur novlangue. C’est un abus de langage parce qu’ils sont complètement dépourvus de contenu. Ces messages font appel à nos instincts les plus bas. Ils alourdissent le web et polluent les réseaux de contenants sans contenus. Nous avons tous bien rigolé de Nabila et son ‘allo…quoi’ mais fondamentalement nous nous moquions d’elle. Et il en va ainsi de la plupart des mèmes: ils manquent totalement de respect de l’autre. On se moque, on rigole, on rabaisse, on essaie surtout d’accumuler plus de ‘likes’ que l’autre. On entre en compétition d’amour pour le vide. Vertigineux. Ça me rappelle les lancers de nains, pratiqués en France et interdits ensuite parce qu’ils manquaient du minimum de respect pour ces humains si différents de nous. Certains nains se sont plaints parce que lors de ces jeux, ils se sentaient exister et que la nouvelle loi les privait de ce sentiment en plus d’une source de revenu. N’y-a-t-il pas d’autre existence possible ? A-t-on permis a Nabila d’exister ? Qui peut vraiment survivre à la télé-réalité ?

Peut-on considérer ces mèmes ou propos comme stigmatisants ? Non. Les stigmates sont liés à Jésus, à tous ceux qui dans leur vie se sont fait marquer au fer rouge et au sociologue qui évoquait la difficulté de relation entre les handicapés et les autres. Aujourd’hui, on stigmatise à tour de bras et comme le dit si bien Julien Damon, ceux qui en abusent discréditent la stigmatisation au même titre « qu’ils discréditent le combat qu’ils veulent mener. Répéter à longueur de journée qu’« il ne faut pas stigmatiser » ne veut, en réalité, plus dire grand-chose. Sinon qu’il faut, sous peine d’être frappé d’infamie, s’abstenir de critiquer, de s’étonner, de raisonner. L’accusé en stigmatisation s’en retrouve stigmatisé. Une boucle, en quelque sorte, est bouclée. » Elle se boucle, hélas, autour du vide.

Mon frère, nouveau patron de BECI, le patronat bruxellois, prend position sur l’absentéisme scolaire et stigmatise une population. C’est maladroit. C’est injuste. Il se reprend. Mais les mots sont lâchés et tous les politiques et tous les médias s’en emparent. Peu ou prou de discussions sur le fond, de visions, de partages, aucun débat d’idées, juste une surenchère de discours et prises de positions qui font la Une des médias et les grands moments de congrès de partis en vue des élections. Certains y voient la voix de ces affreux patrons. D’autres une façon pour le BECI de faire de la pub sans payer d’agences. Et le staff du BECI confirme que le patron ne mâche pas ses mots. En auraient-ils peur ? Et pourquoi pas. L’essentiel n’est pas là. Encore une fois, on dirait qu’il y a une course effrénée à vouloir remplir un vide. Un vide de contenu intéressant, un vide de vision et courage politique, mais surtout un vide de sens qu’on essaie de camoufler hélas avec de l’insensé et des communiqués.

Alors, je ne partage pas du tout le point de vue de mon frère ni celui du BECI et il le sait. Etre d’accord de ne pas être d’accord relève du possible même entre frères qui ne se sont pas choisis. Mais l’absentéisme scolaire et la formation méritent réflexion. Alors pourquoi tous les partis préfèrent-ils lyncher un homme que révéler leurs positions ? De droite à gauche, ils sont unanimes parce qu’ils ne souhaitent pas affronter les concurrents maintenant, ils préfèrent garder des munitions pour les élections. Ou parce qu’ils savent qu’ils sont tous devenus les mêmes. La gauche aime l’environnement mais ne résiste pas à la tentation de voyager avec Ryanair. La gauche n’aime pas les multinationales qui font travailler les enfants en bas âge mais on habille les enfants dans de grandes chaînes. La gauche n’aime pas la consommation bling-bling mais peut-on vivre sans smartphone ou sans voiture hybride super chère dont la preuve d’une moindre trace écologique n’est pas prouvée. Mais j’aurais pu inverser le raisonnement et partir de la droite tant il semble évident aujourd’hui que la politique s’exerce en cercle (restreint ?) et que sur un cercle si vous partez à droite, vous finissez à gauche et vice versa.

En fait, ils ont un seul et même combat en commun :  rester au pouvoir et gagner des points, des voix, des deals, priorité au durable mais pas celui qu’on croit. La politique des visionnaires, le temps des grands leaders est révolu, voici le temps des gagneurs mais des gagne-petits. Gagner 5 minutes au journal, quelques voix, un siège, un deal, une promesse, une page en presse, un maroquin, une audience, une grande entrée et des pandas avant l’autre … (Notons au passage que ce  mal n’affecte pas que la politique, les  capitaines d’industrie n’y échappent pas).  La gauche est alignée avec la droite, ils soutiennent tous deux la surconsommation, ils se revendiquent tous comme auteurs de la relance, ils se taisent  le plus possible sur les traitements sociaux d’opérateurs irlandais dans la région de Charleroi, ils polluent l’environnement autant l’un que l’autre et s’accommodent de  la ligne Baroso. Ils se ressemblent tant qu’on pourrait concevoir que les concepts de gauche et de droite soient tombés en désuétude s’il n’y avait la frontière linguistique sur le ring politique belge qui permet de distinguer à l’extrême droite,  Bart De Wever, poids lourd électoral  flamand et à gauche, Elio, poids lourd électoral francophone. Aucun des deux ne prend de risque, les bassins où ils  pêchent leurs voix sont étanches.

Alors, qui va exercer l’art du possible à gauche ? Qui va oser agir et penser à droite ? Qui va relancer le débat démocratique ? Qui va reconnaître que notre démocratie s’étouffe à force de compromis et de concessions ? Qui osera remettre notre système électoral en question ? Qui inaugurera une vraie participation citoyenne ? Pas les gagne-petits, c’est sûr.  Des journalistes ? L’opération Tectéo relancera-t-elle la presse d’opinion du 21° siècle ? Je n’ai qu’une certitude disait Desproges, le doute.  Je souscris.

La presse est solidaire du lynchage du moindre auteur d’une infraction au politiquement correct qui ira rejoindre les faits divers dans l’inconscience collective. Quant aux faits divers, ce n’est pas rien, il y en aurait 73% de plus dans nos journaux télévisés depuis 10 ans et la ‘grande presse’ suit le mouvement. Ce n’est pas qu’il y ait une recrudescence de drames, vols et autres meurtres. Les faits divers jouent en télé le rôle des mèmes sur le web, ce sont des sujets , ‘des contenus’, qui touchent tout le monde et souvent en dessous de la ceinture du plus petit des nains, tellement c’est bas (serais-je en train de stigmatiser?). Je peux accepter qu’ils soient diffusés mais peut-on accepter qu’ils fassent la Une ? Peut-on accepter qu’ils cachent l’essentiel, les débats de société, les enjeux européens, la nébuleuse Tectéo et son impact sur la qualité de l’info, toutes ces choses nécessaires pour informer et aider un citoyen à remplir son rôle de citoyen ? Peut-on admettre sans réagir que leur accumulation finisse par dramatiser des problèmes au lieu de les traiter et de les ramener à leur juste proportion, celle de ce que chaque téléspectateur, auditeur, lecteur pourra en faire au quotidien ? L’insécurité et l’immigration, la laïcité, la solidarité, le sens de l’impôt qui se nomme contribution et souffre sans doute de ses contrôleurs, autant de sujets maltraités qui créent la peur, la méfiance, le repli et le refuge dans la consommation au lieu de la contribution.

Non, non, mille fois non, nous ne pouvons pas laisser l’insignifiant nous cacher l’essentiel, disait René Char. Déjà que la télé est devenue championne des concours qui nous encouragent à bouffer de plus en plus mal en nous faisant passer pour des chefs, nous ne pouvons pas les laisser nous gaver d’informations qui nous gonflent…de vide.
Mais quel journal osera publier ceci ? Qui osera en débattre ? Et qui osera dire que je profite du buzz pour faire parler de moi ? Celui qui confond nos prénoms à mon frère et moi ?

Patrick Willemarck

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